19.12.03

"Cesse d'avoir des centres d'intérêt dignes d'un enfant de huit ans !" [Réflexif]
Expérience révélatrice que celle vécue récemment par Nain de Jardin, prof qui a le "mauvais" goût (selon certains esprits bien pensants) de compter le cinéma d'animation et les mangas parmi ses passions :
La scène s'est déroulée il y a quelques semaines à l'IUFM.[...]
Je narrais mes soucis avec mes élèves, pour la préparation de mon mémoire. Ou comment j'ai du mal à acquérir l'autorité que doit avoir un professeur, et à quel point je ne suis pas considéré tel quel par mes 2MS.
Et là, la phrase qui tue.
"Mais peut-être faudrait-il que tu grandisses un peu, que tu soies plus adulte, pour qu'elles te considèrent comme un adulte"

Ouch.

Donc, il s'avère que je suis un adolescent attardé*. Car je lis des manga. Car je regarde des dessins animés. Car je joue aux jeux vidéos.

*attardé au sens "qui tarde à grandir", pas "retardé mental", je vous rassure quand même un peu, c'est pas des chacals à l'IUFM

C'est bien connu, ces activités sont destinées uniquement à un public de 15 ans.
Evidemment, la pire réaction à avoir face à une telle attaque frontale aurait été de m'énerver. J'anticipais déjà le coup du "Tu vois, tu te comportes comme un ado en réagissant violemment. Tu fais ta crise".
J'ai essayé d'argumenter mes choix, de justifier mes passions, de bien faire comprendre que si, il m'arrivait aussi de lire de vrais livres, avec plein de mots écrits petit et pas d'image. Qu'outre le cinéma d'animation, je m'intéressais également au cinéma, et que, contrairement à la majorité de mes collègues, ma vie n'était pas uniquement axée sur les maths ou la physique, et que oui, j'avais envie de me cultiver, d'élargir mon champ de vision sur bien des choses, sans me focaliser uniquement sur telle ou telle activité, considérée à tort comme puérile.
Bref, on n'était plus du tout dans une optique d'aide à un enseignant. Et quand bien même j'expliquais qu'en cours, j'incarnais un autre "Monsieur de Jardin", allant jusqu'à m'habiller différemment (chemise/pantalon classe/chaussures cirées) de quand je viens à l'IUFM en tant qu'étudiant (jean/baskets/T-shirt Pinpin le lapin), rien n'y faisait. Pour être un bon prof, je me devais de changer entièrement mon comportement, mon mode de vie. Bref, il fallait me formater.
Au bout de quarante minutes de ce petit jeu, le psychopédagogue, cet être étrange dont moi seul (et je ne me la pète pas, en plus) comprends les propos plein de figures de réthorique et de mots compliqués, intervient.

PP : "Bruno, tu fais du hand-ball depuis combien de temps ?"
Bruno, décontenancé : "Depuis que je suis en CM1, pourquoi ?"
PP : "Donc, si je résume bien, tu poursuis la même activité depuis ta tendre enfance. Si l'on prend pour référent la logique permettant d'affirmer que Matthieu est un adolescent attardé, car il n'a cessé les activités ludiques qu'il a découvertes durant sa puberté, je peux affirmer de manière inhérente que Bruno, pour sa part, stagne encore au stade infantile. Ce qui, de mon point de vue personnel, est loin d'être le cas. Pourquoi donc vouloir considérer que Matthieu, parce qu'il a des activités que des hautes sphères ont qualifié de régressives, est incapable d'agir en adulte ? Le problème qu'il expose ne vient pas de son propre comportement, mais de l'aisance de ses élèves à le désarçonner, et je me plais à penser que Bruno ou Cyril seraient dans une situation tout autant délicate à sa place."

Merci à lui. Du fond du coeur.

Cette mésaventure de NdJ met une fois de plus en valeur les catégorisations pleines de préjugés auxquelles aiment se prêter de nombreuses personnes.

Car, c'est bien connu, il y a les activité nobles et celles qui ne le sont pas. Dans ces conditions, si votre interlocuteur est borné, et s'il découvre une "faille" en vous (par exemple si vous avez le malheur d'aimer les bandes dessinées franco-belges/comics/mangas, d'être passionné par le cinéma d'animation, de jouer aux jeux vidéos, ou je ne sais quoi encore), vous êtes cuit : vous vous baladerez avec une étiquette sur le front, quoiqu'il arrive. Vous aurez perdu toute crédibilité à ses yeux. Vous risquez d'attendre longtemps avant de pouvoir remonter dans son estime.

Combien de fois ai-je vécu cela ? C'est d'ailleurs une des raisons qui m'a souvent poussé à me faire discret, dans certains contextes, sur les activités auxquelles je m'adonne pendant mon temps libre. Faire l'impasse sur des aspects de sa vie qui pourraient faire l'objet de jugements arbitraires.

Et des expériences comme celle-ci, on en vit à la pelle. Je me souviens du Festival International du Film d'Animation 2003 d'Annecy auquel j'ai assisté dans sa globalité.
Je faisais des résumés quotidiens pour MJ (voir par exemple les résumés du lundi ou du mardi). J'avais quelque peu sympathisé avec un journaliste d'un site Web dédié au cinéma (dont je tairais le nom par décence). Vu qu'il me voyait prendre quelques notes pendant les séances, il a fini par me demander ce que je faisais ; quand je lui ai expliqué sur quel site (Mangajima) je publiais ces chroniques, j'ai cru que j'avais subitement attrapé la peste. Il n'a même pas fait l'effort de me demander l'adresse exacte du site.
J'aurais écrit pour un site intitulé "Le Bel Art du Cinéma Point Com", son comportement aurait été tout autre.

Seulement voilà, mieux vaut aller au théâtre qu'aller voir un film d'animation, mieux vaut lire Dostoievsky qu'ouvrir un manga, mieux vaut regarder Envoyé Spécial que Buffy contre les Vampires, ... Et même si l'un n'empêche pas l'autre, dans l'esprit de beaucoup de gens, les deux sont incompatibles.

Pourquoi cette incompréhension fondamentale ? C'est le refrain classique : on a tôt fait de coller des étiquettes sur la tête d'une personne. C'est tellement plus facile que de chercher à la comprendre. Pourquoi respecter les goûts d'autrui alors qu'il est si facile, si reposant intellectuellement parlant de camper sur ses préjugés ?

Devant de telles attitudes, il est tentant de se dérober. De voiler une partie de ses centres d'intérêts.
Seulement, en ce qui me concerne, j'ai commencé à coder des choses très simples (en BASIC) à sept ou huit ans, et il est fortement probable que je coderai encore pour mon plaisir à 60 ans.
J'ai lu ma première BD à six ou sept ans, j'en lis encore.
J'ai regardé mon premier dessin animé à 1 ou 2 ans, j'en regarde encore.
J'ai fini par me rendre compte que mon cas était désespéré : alors autant assumer !

Fatal error: Call to a member function on a non-object in /homez.50/hemispha/www/skins/_feedback.php on line 52