10.02.04
Chirine Ebadi, Prix Nobel de la Paix 2003 [Portraits]
En 2003, le Prix Nobel de la Paix a été décerné à une personnalité peu connue du grand public, Chirine Ebadi. Les journalistes du Monde 2 ont rencontré cette femme iranienne dans son pays, quelques mois après la remise de son prix. Il en résulte un article très intéressant qui constitue une bonne occasion de revenir sur la carrière de cette femme peu ordinaire.Chirine Ebadi, aujourd'hui âgée de 56 ans, est devenue, en 1974, la première femme à devenir juge en Iran. Elle dut abandonner son poste en 1979 suite à la révolution islamique ; les imams avaient en effet estimé que les femmes ne pouvaient exercer le métier de juge sous prétexte qu'elles étaient trop émotives. Elle décide alors de devenir avocate. Elle décortique les textes, prend la défense des droits des femmes et des enfants et met en exergue les absurdités du système. Elle excelle dans ce domaine comme quand, par exemple, elle s'interroge sur ce qu'est un enfant : le droit civil iranien de 1981 posait que c'était un être n'ayant pas encore atteint l'âge de la puberté, soit 9 ans pour les filles et 15 ans pour les garçons. Autrement dit, une fille de 9 ans commettant un délit subira la même procédure judiciaire qu'un homme de 40 ans, encourant le risque d'être torturée ou exécutée ; elle pourra se marier, mais pas voter ni travailler avant 15 ans. A force de lobbying, l'âge de puberté des filles a été repoussé, en 2003, à 13 ans.
Toutefois, Chirine Ebadi refuse le rôle de leader. Elle ne s'exprime guère sur le régime politique en Iran. Certains pensent qu'elle n'a peut-être pas les tripes d'un Prix Nobel. Mais Chirine Ebadi connaît bien les limites de sa liberté. Elle cherche à faire progresser ses idées à sa manière. Et si Chirine Ebadi manquait véritablement de courage, aurait-elle crée le Centre iranien des défenseurs des droits de l'homme ? Aurait-elle filmé les édifiantes confessions d'un milicien islamiste, Amir Farshad Ebrahimi, qui expliquait comment une organisation d'extrémistes islamistes avait reçu instruction de briser les manifestations et tout autre mouvement de contestation ?
Pas un jour ne se passe sans que Mme Ebadi ne reçoive une menace de mort. Elle est la cible d'attaques permanentes dans la presse conservatrice. Mais comme le signale une de ses amies, la journaliste Kambiz Tavana, "son prix Nobel la protège. Elle est le cauchemar du régime, mais elle est désormais intouchable. Et cela devrait lui donner d'autres audaces."
Chirine Ebadi est persuadée que les vertus de l'islam ne sont "en aucun cas incompatibles avec les droits de l'homme ; c'est la culture machiste et patriarcale qui en détournent l'interprétation". En Iran, elle porte le voile comme le veut la loi, mais elle préférerait être tête nue comme lorsqu'elle est à l'étranger. A l'heure où la France s'apprête à voter la loi sur la laïcité, peut-être que nos gouvernants auraient été bien inspirés d'écouter le point de vue de cette femme singulière :
"Ce n'est pas à un Etat de dire aux femmes ce qu'elles doivent ou non porter sur leur tête. Mieux vaudrait les inciter à s'en servir, puis les laisser vivre ! La France se trompe lourdement en prenant le risque de priver d'école des jeunes filles dont c'est pourtant le seul espoir d'émancipation. Cela comble d'aise les fondamentalistes qui rêvent de femmes illettrées cloîtrées dans leur maison !"
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